Il y a des masterclass qu’on oublie en sortant. Et puis il y a celles où on prend des notes frénétiquement, où on lève les yeux de son carnet pour réaliser qu’on vient d’entendre quelque chose de vrai. La session “Le Pouvoir de la Une”, organisée dans le cadre du festival Ça Presse et modérée par les étudiants du Master Journalisme de l’Université Lyon II, était clairement de la deuxième catégorie.
Face à nous : Nicolas Valoteau, directeur artistique de Libération, Bertrand Lacanal, ancien DA de L’Équipe, et Peggy Cognet, DA de Society. Trois univers, trois tempos, trois façons de raconter l’actu avec une image et un titre. Et pendant qu’ils parlaient, en direct, les dessinateurs Lara, Lasserpe, Cambon et Lindingre croquaient la scène. Ambiance atelier, tension créative, franchise totale.
Voilà ce qu’on en retient.

La une, c’est quoi exactement ? Un objet à part entière
Avant de parler de processus, il faut comprendre ce qu’est une «une» aujourd’hui. Ce n’est pas juste la couverture d’un journal. C’est une décision éditoriale, un acte graphique, une promesse commerciale et parfois, rarement, mais ça arrive, un objet qui entre dans l’histoire.
Nicolas Valoteau le formule clairement : à Libération, la une est l’élément le plus important du journal. Tout s’organise autour d’elle. Chaque jour, dès 15h, toute la rédaction se réunit pour parler de l’actu du lendemain. On réfléchit déjà. On anticipe. Et le lendemain matin, on repart de zéro si l’actualité l’exige.
“Parfois, une personne va mourir et ça va devenir notre une du jour, un coup d’État, une révolution se déclenche, et là tout notre travail de la veille va être bouleversé. Mais c’est l’actualité, c’est pour ça qu’on doit être réactif.”
340 unes par an. 340 fois créatif. Ça, c’est le quotidien d’un DA de presse nationale.

Le processus créatif : entre méthode et chaos organisé
À Libération : le travail en pôles, la collégialité, la pression du réel
Chez Libé, Nicolas Valoteau travaille avec deux autres services : le service édition (les titres, la manchette) et la direction photo. Ensemble, ils produisent chaque matin une vingtaine de propositions que la direction et les chefs de service tranchent le soir.
Ce qui est frappant ? Ce n’est pas le DA qui trouve le titre. C’est souvent quelqu’un d’autre, une collègue du pôle édition, qui propose quelque chose, et si ça «passe», ça passe. Pas d’ego. De la collégialité. Et une décision finale qui appartient au directeur de rédaction.
“Autant on s’approprie ce métier pour le journal, autant c’est pas notre journal. On doit se faire plaisir, mais c’est pas notre plaisir. On n’est pas des artistes, c’est des créations, c’est super, mais on n’est pas là pour ça.”
Cette phrase dit tout sur la posture du DA de presse : entre créateur et artisan, entre vision et service.
À Society : le luxe du temps, et ses propres angoisses
Peggy Cognet, elle, travaille sur un hebdomadaire. Quinze jours pour penser une couverture. Ça semble confortable. Mais ce luxe génère ses propres contraintes : tout le monde aura traité le sujet avant elle. Quand Society sort, les autres couvertures existent déjà. Il faut être différente, plus mémorable, plus audacieuse.
“Quand j’ai un sujet sur la France cocaïne, tout le monde a fait sa couverture deux semaines avant. Qu’est-ce qu’on va pouvoir faire pour être différente des autres ?”
Sa méthode : partir sur 20 à 30 idées, ne pas savoir laquelle choisir, regarder ce que la concurrence a fait, et chercher le truc qui va «avoir un impact». Parfois, c’est l’image qui dicte le titre. Parfois, c’est l’inverse. Et parfois, une idée qui semblait parfaite finit à la poubelle parce qu’une image suffit, seule, sans titre.
À L’Équipe : le sport comme matière graphique
Bertrand Lacanal connaît bien la double pression : l’actu sportive est ultra-prévisible dans sa structure (on sait qu’il y aura un match, un vainqueur) mais imprévisible dans son émotion. La Coupe du Monde 2018 ? Un souvenir douloureux. La France gagne, tout le monde attend la une historique, et lui se retrouve à jongler entre la photo qui arrive trop tard, le rédac-chef qui a ses idées, les attentes des lecteurs… et à produire quelque chose de décevant.
“Elle a tous les ingrédients qu’on essaie d’éviter. Et c’était un enfer. On s’est pris la tête toute la soirée pour faire un truc très décevant le lendemain.”
La vérité du métier, racontée sans filtre.
L’inspiration : Instagram, Google Images et les références culturelles
Comment trouver des idées quand on produit 340 unes par an ? La réponse des trois DA est étonnamment humble.
On regarde ce qui se fait. Instagram, Pinterest, les couvertures des journaux étrangers. Peggy Cognet parle d’aller chercher sur Google les mots-clés d’un sujet pour voir «comment ça a déjà été représenté» et ainsi éviter les clichés. Nicolas Valoteau évoque la culture comme réservoir : détourner des films, des musiques, des expressions populaires. La référence à American Psycho pour la une Trump, c’est ça.
“Libération sort souvent avec de la production qui a déjà été réalisée. On détourne des musiques, des films, on s’amuse avec l’expression culturelle déjà produite.”
Et il y a le piège terrible : reproduire inconsciemment une couverture qu’on a déjà vue. Ça arrive. On s’en rend compte à la prépresse. On repart de zéro.
L’IA dans la création de unes : entre prudence et pragmatisme
La question a été posée. Les réponses ont été franches.
Nicolas Valoteau : il l’a testée. Il l’a trouvée inutilisable pour la création. En revanche, il l’utilise pour les petits ajouts Photoshop, rajouter du ciel, de la matière, là où ça fait gagner du temps sans remplacer la vision.
Peggy Cognet assume un usage ponctuel et circonstancié. Elle raconte avoir utilisé un outil génératif pour une une de Marianne sur Sarkozy, transformer sa veste en costume doré pour illustrer une enquête sur sa fortune. Résultat visuellement fort… mais rejeté par la rédaction, effrayée par les risques juridiques.
“La rédaction a eu peur qu’on se fasse attaquer. Mais il n’a jamais eu de cravate en or ! Moi j’avais vraiment tout le costume.”
Et c’est là que le sujet devient sérieux. Le droit à l’image est une frontière réelle : transformer, déformer, altérer l’apparence d’une personne réelle sur une une, même pour une fiction graphique revendiquée, expose à des poursuites.
Les trois DA s’accordent sur une position de fond : l’IA ne doit pas tuer les métiers d’illustrateurs et de photographes, parce que si elle se nourrit de leurs créations pour apprendre, les priver de commandes, c’est assécher la source. Dans 20 ans, les images générées seront «nazes» si la création humaine s’arrête.
“Cette machine ne s’enrichit que parce qu’elle découvre ce qu’on produit. Si on ne fait que de la production IA, il y a un moment où elle va devenir mauvaise, très mauvaise.”
La une à l’ère des réseaux sociaux : un objet qui circule
Une chose a changé profondément : la une n’existe plus seulement en kiosque. Elle vit sur Instagram, sur X, elle circule en stories, elle est partagée, commentée, détournée. Le marketing éditorial des journaux s’appuie dessus.
Ce qui signifie qu’une une réussie peut devenir mythique sans que le journal se vende beaucoup. Et inversement : une une sur un sujet fort (une mort connue, une élection) génère des ventes même si graphiquement elle est discutable.
“La une après, elle est sur le papier, elle est conservable. Mais surtout elle circule sur les réseaux sociaux, tout le processus de vente se met en place et ça fait circuler un visuel qui devient ou pas mythique.”
Ce qu’on retient vraiment
La masterclass «Le Pouvoir de la Une» n’était pas une conférence sur le design. C’était une conversation sur ce que ça fait d’être créatif sous contrainte, de travailler vite, de devoir être original 340 fois par an, de s’effacer derrière un journal qui n’est pas le sien, de voir son idée rejetée à 22h pour des raisons de droit à l’image.
C’était aussi, quelque part, une master class sur l’humilité éditoriale. Aucun des trois DA ne se pose en artiste. Ils sont des artisans de l’urgence, des créatifs sous contrainte, des traducteurs visuels de l’actu. Et c’est précisément pour ça que leur métier est fascinant.
Et pendant qu’ils parlaient, Lara, Lasserpe, Cambon et Lindingre dessinaient. Parce que certains savoirs passent mieux par une image que par mille mots, c’est exactement ce que cette masterclass nous a appris.






