Il y a des projets qui ressemblent à des missions. Le Jolla Phone en fait partie. Annoncé au MWC 2026 de Barcelone, ce smartphone finlandais n’est pas un Android déguisé en téléphone privé. C’est un Linux authentique, construit à Salo, vendu 649€, et déjà soutenu par plus de 10 000 précommandes en Europe.
Derrière ce lancement discret se cache une histoire riche, mouvementée, presque romanesque. Et surtout, un pari industriel qui mérite qu’on s’y attarde vraiment.
Tout commence en 2012, dans les cendres encore chaudes de Nokia. Quand le géant finlandais abandonne MeeGo, son Linux mobile co-développé avec Intel, une poignée d’ingénieurs refusent de laisser mourir l’idée. Ils fondent Jolla, lancent leur premier smartphone en 2013, financé en partie par crowdfunding.
Le chemin n’a pas été sans turbulences. En 2015, tablette abandonnée, activités restructurées, pivot vers la vente de licences Sailfish OS à des gouvernements dont la Russie. Après l’invasion de l’Ukraine en 2022, rupture de ces contrats, restructuration douloureuse. L’ancienne direction rachète les actifs via une entité baptisée Jollyboyset relance la marque.
En 2024, le Jolla C2 sort pour la communauté Sailfish. Fin 2025, la grande annonce : un vrai Jolla Phone grand public est en précommande. Un come-back de dingue.
Sailfish OS est l’OS le plus singulier du marché. Contrairement à /e/OS ou GrapheneOS qui reposent sur AOSP (la version libre d’Android) Sailfish OS est construit directement sur le noyau Linux, sans aucune filiation avec Android. Google n’a jamais mis les pieds dans son architecture de base.
Lancé en version 5.0 début 2025, l’OS embarque une interface gestuelle originale construite sur Qt/Wayland, avec systemd, PulseAudio, ConnMan et oFono sous le capot. Du vrai Linux, packagé en RPM.
La grande force de Sailfish OS, c’est sa couche AppSupport : un système qui fait tourner des apps Android dans un conteneur LXC isolé. Sur le papier, c’est génial. Dans la pratique, les applis bancaires et certains services Google sont capricieux.
Un bouton coupe physiquement le micro, les caméras, le Bluetooth. Pas de logiciel impliqué, zéro risque de contournement. C’est radical et précisément ce qui différencie un vrai projet privacy du simple marketing.
Jolla ressuscite son concept de dos modulaire : une coque arrière connectée électriquement pouvant accueillir clavier physique, second écran ou modules IoT. La communauté est invitée à concevoir et imprimer ses propres modules via le programme « Innovation Program ». Du collaboratif pur jus.
Dans un marché où tout est soudé, Jolla propose une batterie que tu peux remplacer toi-même. Couplé au support logiciel 5 ans, c’est un engagement de durabilité rare dans l’industrie.
Jolla ne fait pas semblant : c’est un téléphone de niche. Les dirigeants eux-mêmes le reconnaissent. Mais ce niche est cohérent et grandissant. Ça cible les technophiles convaincusqui veulent du Linux dans la poche, la satisfaction de ne pas alimenter les GAFAM. Les journalistes, avocats, militants pour qui la vie privée est une exigence pro. Et les fans de durabilité, batterie amovible + 5 ans de support + modularité = l’exact opposé du « acheter, jeter, recommencer » des grands constructeurs.
Jolla ne s’arrête pas au smartphone. La société développe également le Jolla Mind2, un mini-ordi IA pour faire tourner des LLMs en local, sans cloud Google ni OpenAI. En septembre 2025, Jolla a commencé à ouvrir des parties fermées de Sailfish OS, d’autres composants open source sont annoncés. L’enjeu 2026 : réussir les livraisons de juin sans accroc et convaincre l’écosystème que Sailfish OS vaut l’investissement.
