Au festival Quais du Polar, Bernard Minier a livré une conférence aussi dense qu’inquiétante. Entre récit personnel, thriller géopolitique et critique des géants du numérique, l’auteur dévoile ce qui l’a conduit à écrire son nouveau roman : la panne électrique géante qui a paralysé l’Espagne le 28 avril 2025.
Un pays à l’arrêt : le scénario-catastrophe devient réalité
Dans son roman, Bernard Minier imagine un pays entier plongé dans le chaos suite à une simple coupure d’électricité. Plus de trains. Plus de métro. Fin d’Internet et des réseaux téléphoniques. Les commerces ne peuvent plus traiter les paiements par carte. Les feux de circulation s’éteignent, transformant les rues en embouteillages monstrueux. En quelques minutes, toute la société moderne se retrouve à l’arrêt.
Le plus vertigineux dans tout ça ? Ce scénario de thriller, l’auteur l’a vécu pour de vrai.
28 avril 2025 Chronologie du black-out
12h33 début de la panne géante en Espagne. Les messages WhatsApp cessent de passer.
12h35 Bernard Minier allume la télévision. Il comprend via les chaînes françaises ce que beaucoup d’Espagnols ignorent encore.
22h40 Rétablissement du contact. Près de dix heures de blackout total.
Ce soir-là, alors qu’il échangeait via WhatsApp, les messages s’arrêtent net. D’abord, il croit à un bug banal. Puis la vérité s’impose : une panne d’ampleur historique vient de frapper l’Espagne. Lui parvient à comprendre rapidement ce qui se passe grâce aux chaînes d’info françaises. De nombreux Espagnols, eux, restent dans l’ignorance, faute d’accès à l’information.
« Nos sociétés sont extrêmement vulnérables. Nous avançons à toute vitesse dans un monde hyperconnecté, mais dont les fondations restent fragiles. Une simple panne peut suffire à tout faire s’effondrer comme un château de cartes. »
Lucia face au monde d’après
Inspiré par cet épisode, Minier décide de remettre en scène son personnage fétiche, Lucia, en situant l’intrigue en Espagne. Il choisit de prendre le train en marche rapidement avant que d’autres auteurs de thrillers technologiques ne s’emparent du sujet.
Il invente aussi Milton Gail, personnage fictif mais cruellement familier : un magnat de la tech capable d’envoyer des fusées réutilisables dans l’espace, de diffuser ses voitures électriques à l’échelle planétaire, et d’influencer des millions de personnes via son propre réseau social. Une figure qui ne devrait déranger personne… ou presque.
Pour nourrir son récit, Minier s’appuie sur des recherches sérieuses : des entretiens avec des professionnels du secteur et surtout l’OSINT, l’open source intelligence, soit la collecte et l’analyse d’informations librement accessibles en ligne. Une technique de plus en plus utilisée dans les enquêtes journalistiques et les services de renseignement.








Le pouvoir des géants de la tech a dépassé celui des États
Ce qui frappe Minier le plus profondément, c’est l’ampleur du pouvoir des grandes entreprises technologiques. Leur influence dépasse désormais celle des gouvernements. Elles touchent des milliards d’individus et contrôlent des outils devenus incontournables dans notre quotidien.
On critique volontiers ces géants. Mais combien sont réellement prêts à supprimer leurs comptes, à abandonner les réseaux sociaux ou les applis de messagerie ? C’est précisément cette dépendance qui nourrit leur pouvoir. Et les investissements dans l’intelligence artificielle ne font qu’amplifier le phénomène : entre 60 et 100 milliards de dollars ont été injectés dans l’IA en une seule année, rien qu’aux États-Unis.
Ces acteurs façonnent, en grande partie, l’avenir de l’humanité, souvent loin du contrôle des États et de l’opinion publique.
Écrire, c’est préserver sa liberté
La discussion se termine sur une note plus personnelle. Pour Bernard Minier, écrire n’est pas qu’un acte créatif : c’est un acte de liberté. Celle de construire un monde ouvert, sans contraintes, à l’intérieur d’un roman. Dans un monde où la technologie verrouille de plus en plus nos comportements et nos données, le livre reste un espace que personne ne peut éteindre d’un simple coup de disjoncteur.
« Si l’on choisit d’écrire, c’est aussi par attachement profond à cette liberté, celle de créer un monde ouvert, sans contraintes, à l’intérieur même du livre. »
Et toi, t’es prêt pour le blackout ?
La conférence de Bernard Minier à Quais du Polar 2026 laisse une impression durable, pas celle d’un auteur qui vend son livre, mais d’un observateur lucide qui tire la sonnette d’alarme. Entre la panne espagnole vécue de l’intérieur, le portrait glaçant des géants tech et la figure trouble de Milton Gaile, son roman s’annonce comme l’un des thrillers les plus ancrés dans le réel de cette rentrée.
Quais du Polar 2026 s’est clôturé sur ce débat qui résonne bien au-delà des pages : jusqu’où sommes-nous prêts à laisser une poignée d’entreprises privées contrôler les infrastructures de nos vies ? Réseaux sociaux, messageries, paiements, énergie, IA, la liste des dépendances s’allonge chaque année. Et si la prochaine panne n’était pas accidentelle ?