19 Mai 2026, mar

Nuits Sonores 2026 : danser quand la démocratie vacille, c’est déjà un acte politique

Au programme de Nuits Sonores Lab 2026, un débat a réuni trois voix qui dérangent : Olivier Petitjean (Observatoire des multinationales), la journaliste Aurore Gorius (À l’oreille des politiques, La Revue Dessinée / Les Jours) et Laurent Mauduit, cofondateur de Mediapart et auteur de Collaboration (La Découverte, 2025). Sujet : le rapprochement entre milieux d’affaires et droites autoritaires.

Ce que tu vas lire n’est pas une tribune, ni une prise de position. C’est le résumé fidèle d’un débat tenu au programme Off de Nuits Sonores 2026, à Lyon. Les idées, analyses et citations sont celles des trois intervenants : Olivier Petitjean (Observatoire des multinationales), Aurore Gorius (Les Jours) et Laurent Mauduit (Mediapart). Notre rôle ici : retranscrire leurs mots aussi fidèlement que possible, sans filtre ni commentaire.

La fête comme dernier espace libre


Chaque année à Lyon, Nuits Sonores rassemble des dizaines de milliers de personnes autour d’une culture libre, plurielle, ouverte. Des scènes underground aux débats citoyens, le festival incarne quelque chose de précis : l’idée que l’espace démocratique et culturel mérite d’être défendu.
C’est exactement cet espace-là qui est aujourd’hui sous pression. Pas sur les scènes mais dans les salles de réunion feutrées où se décide qui finance qui, et à quelles conditions.

Le cordon sanitaire ? Disparu.

Il y a vingt ans, les dirigeants patronaux appelaient à faire barrage à l’extrême droite. Les prises de position étaient publiques, assumées, sans ambiguïté. Des livres entiers étaient publiés par des figures du patronat pour refuser toute proximité avec ces mouvements.
Aujourd’hui, ces positions semblent appartenir à une autre époque.


En avril 2025, une rencontre entre la direction des organisations patronales et la direction d’un grand parti d’extrême droite a fait l’objet d’un communiqué officiel présentée comme une réunion “normale” avec “l’ensemble des partis politiques”. Quelques semaines plus tôt, une quinzaine de grands patrons de grands groupes français dînaient avec cette même direction dans un restaurant parisien. Du lourd du CAC 40, pas des seconds couteaux

L’extrême droite a changé de clientèle et l’assume

Pour comprendre ce rapprochement, il faut regarder le chemin parcouru par les partis d’extrême droite eux-mêmes. Un ancien conseiller de leur direction, écarté depuis, l’a dit publiquement : “On est passé des ouvriers aux grandes fortunes.”


Depuis 2017, le mouvement a méthodiquement refondu son logiciel économique. Abandon des projets de sortie de l’Union européenne, enterrement des propositions de taxation des grandes fortunes, votes contre les normes écologiques européennes — sur les emballages plastiques, sur l’agriculture intensive. L’extrême droite s’est rendue fréquentable pour les industriels. Et ça marche.


Lors de la dissolution de juin 2024, plusieurs grands patrons déclarent publiquement que le programme de la gauche unie leur fait “beaucoup plus peur” que celui de l’extrême droite. Les secteurs les plus dépendants de la commande publique sont aux avant-postes : défense, aéronautique, énergie. Les grands noms de ces industries ont successivement organisé ou accepté des rencontres avec les dirigeants d’extrême droite d’abord discrètement, aujourd’hui ouvertement.

Un empire médiatique construit dans l’ombre

On ne peut pas parler de ce rapprochement sans mesurer l’ampleur de ce qui s’est construit côté médias ces dix dernières années.


Un conglomérat détenu par un grand patron français contrôle aujourd’hui : plusieurs chaînes d’information et de télévision, un grand hebdomadaire, une station de radio nationale, la première agence de publicité mondiale, un géant de l’édition soit environ un livre scolaire sur deux publié en France ainsi qu’un institut de sondage. Sans oublier les points de vente en gare et aéroport, où la production éditoriale d’extrême droite occupe une place croissante.


Ce groupe a été construit progressivement, sans que les pouvoirs successifs n’y mettent le frein. Des gouvernements de bords politiques différents ont, à des degrés divers, facilité ou toléré cette concentration. Aucun débat sérieux n’a été ouvert sur le démantèlement ou le durcissement des règles anticoncentration dans les médias.
Le précédent historique existe, un industriel aux convictions autoritaires avait racheté un grand quotidien national en 1922 pour en faire un outil politique. Mais la comparaison est insuffisante : il avait un journal. Ce qui existe aujourd’hui, c’est un conglomérat.

Des institutions taillées pour un coup de force

La question n’est pas seulement économique. Elle est institutionnelle.
Contrairement à l’Italie, régime parlementaire avec de vrais contre-pouvoirs, où le gouvernement d’extrême droite a échoué sur plusieurs réformes, la France dispose d’institutions issues de 1958 qui concentrent un pouvoir considérable dans les mains du chef de l’État.

Un président élu contrôle l’exécutif, nomme des milliers de postes clés, peut gouverner par décret. Le Parlement est structurellement faible. Les autorités administratives dites “indépendantes” le sont rarement. Les syndicats aussi.

Imaginer l’extrême droite disposant de ces leviers, adossée au soutien d’une partie des milieux d’affaires et d’un empire médiatique qui dicte déjà l’agenda public, c’est ça, le risque concret de 2027.

Ce qu’on peut faire et ce qui dépend de nous

Le tableau est sombre. Mais rien n’est joué.
Les grands patrons sont aussi profondément opportunistes : si le rapport de force change, certains changeront de bord. Les contre-pouvoirs existent, syndicats, médias indépendants, mobilisations citoyennes. Quand une manifestation contre l’extrême droite est appelée, les gens se déplacent.


Laurent Mauduit cite Daniel Guérin, auteur de Fascisme et grand capital (1936, réédité en 2024) : on ne vaincra pas le fascisme si on ne combat pas dans le même temps ce qui le fait naître. Le combat pour les libertés publiques est nécessaire mais insuffisant.
À l’échelle individuelle : soutenir la presse indépendante. S’engager. Nommer ce qui se passe.


Et continuer à se rassembler. Des espaces comme Nuits Sonores où la culture se pense librement, où des débats comme celui-ci ont encore lieu en plein festival ne sont pas hors sol par rapport au politique. Danser, débattre, exister ensemble : en 2026, c’est déjà une forme de résistance.

Laisser un commentaireAnnuler la réponse.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

← Retour

Merci pour votre réponse. ✨

En savoir plus sur Mallys & Digital Creative Media

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture

Quitter la version mobile